Chirico a décrit « la double vie d’une nature morte », ce « dédoublement » troublant et mystérieux car la nature morte existe aux frontières de l’espace privé et public, de la nature et de la culture, de la vitalité et de la mortalité. C’est, comme le fait remarquer Bonnie Costello, « un genre de seuil ».
Nature morte
Cézanne voulait « étonner Paris avec une pomme ». Ses natures mortes de fruits illustrent parfaitement cette idée. Dans des œuvres comme **Le Panier de pommes**, les fruits semblent prêts à bouger. La perspective est volontairement déformée. Cela crée une impression de mouvement.
Paul Cézanne est largement considéré comme le maître moderne de la nature morte, un genre qu’il a révolutionné et élevé à un niveau inédit. Ses œuvres, loin d’être statiques, vibrent d’une énergie précaire et remettent en question la notion même d’immobilité. C’est ce phénomène que des figures comme Kandinsky, Woolf, Rilke et Lawrence ont saisi dans leurs propres écrits, y décelant une qualité de « mouvement immobile » et d’animation étrange.
Cézanne a notamment déclaré vouloir « étonner Paris avec une pomme », et ses natures mortes de fruits illustrent parfaitement sa vision. On pense, par exemple, au tableau Le Panier de pommes* (vers 1893), où les fruits semblent sur le point de rouler hors du panier et de la table, dont la perspective est délibérément perturbée. Cette instabilité voulue est au cœur de l’approche de Cézanne. D.H. Lawrence a même inventé le néologisme « appleyness » pour décrire la qualité vitale et la « présence physique » qui émanent des pommes de Cézanne.
« Les pommes sont devenues plus rouges, plus rondes et plus vertes. Je soupçonne une qualité très mystérieuse dans ce tableau. »
Virginia Woolf
La « vitalité » et la « décomposition »
L’une des caractéristiques les plus fascinantes du travail de Cézanne, comme l’a noté Lawrence, est sa capacité à saisir le temps et le changement dans ses compositions. Le peintre pouvait passer des centaines d’heures sur un tableau, observant la gradation de la lumière et même la décomposition progressive des fruits. Cette approche nie l’idée que le monde inanimé est statique. Il nous montre au contraire un « flux de changement » constant.
Cette perspective a des implications plus profondes : Lawrence soutient que Cézanne a non seulement donné vie aux objets, mais qu’il a également commencé à traiter les sujets humains comme des objets inanimés, brouillant la frontière entre le portrait et la nature morte. Les portraits de Madame Cézanne, par exemple, montrent un monde matériel qui semble se mouvoir autour d’elle, les murs et les chaises « tressaillant » et « glissant ». Kandinsky a également perçu cette « vie intérieure en toute chose » dans l’art de Cézanne, voyant le peintre donner une existence vivante à une simple tasse de thé.
« Cézanne a élevé la nature morte à un tel point qu’elle a cessé d’être inanimée. »
Wassily Kandinsky

L’approche sensorielle et la « vibration »
L’intérieur du tableau vibre, s’élève et retombe sur lui-même, et n’a pas une seule partie immobile.
Rainer Maria Rilke
Le peintre allemand Rainer Maria Rilke a été particulièrement frappé par la capacité de Cézanne à créer une « conversation » chromatique dans ses natures mortes. Il a décrit la manière dont les couleurs, comme les jaunes et les rouges, résonnent et créent un dialogue silencieux sur la toile. Ce concept de « vibration » est essentiel pour comprendre l’œuvre de Cézanne. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty a souligné que Cézanne « ne voulait pas séparer les choses stables que nous voyons de la manière changeante dont elles apparaissent », utilisant la couleur pour créer l’illusion du mouvement et d’une réalité qui « émerge » sous nos yeux.
« Rien n’est vraiment statique, immobile, un sentiment qu’il semble avoir fortement éprouvé, comme lorsqu’il regardait les citrons se ratatiner ou moisir dans son groupe de natures mortes. »
D.H. Lawrence
En fin de compte
Le travail de Cézanne sur la nature morte va bien au-delà de la simple représentation d’objets. Il s’agit d’une exploration de la tension fondamentale entre l’immobilité et le mouvement, le vivant et l’inanimé, le permanent et l’éphémère. Ses tableaux fonctionnent comme un laboratoire où il a réinventé la perception, nous invitant à voir le monde ordinaire avec une intensité et une conscience nouvelles. Il a offert une nouvelle ontologie de l’immobilité, où le « statique » est remplacé par une qualité plus riche et plus ambiguë de « l’immobile » ou « still » en anglais, un état de repos qui contient le potentiel du mouvement.


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