L’analyse de ces lettres de Rimbaud révèle l’évolution de sa pensée poétique, de ses aspirations de jeunesse à la formulation d’une esthétique révolutionnaire. On y perçoit un désir ardent de reconnaissance, une soif de liberté, et la théorisation d’une nouvelle approche de la création artistique.

 

Lettres de jeunesse : aspirations et quête de reconnaissance

Dans sa lettre à Théodore de Banville (24 mai 1870), Rimbaud, âgé de seize ans, se présente comme un jeune poète plein d’espoir. Il exprime ses « bonnes croyances, » ses « espérances, » et ses « sensations, » qu’il qualifie de « printemps. » Il cherche la reconnaissance d’un maître établi, demandant à de Banville de lui « tendre la main » ce qui montre une certaine humilité et un désir d’appartenance à la communauté des poètes. Cette lettre témoigne de son approche encore conventionnelle et lyrique à la poésie, mais déjà empreinte d’une forte conviction en sa vocation.

« Charleville (Ardennes), le 24 mai 1870.

À Monsieur Théodore de Banville

Cher Maître,

Nous sommes aux mois d’amour ; j’ai presque dix-sept ans. L’âge des espérances et des chimères, comme on dit, – et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, – pardon si c’est banal, – à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes – moi j’appelle cela du printemps. Que si je vous envoie quelques-uns de ces vers. Je ne suis pas connu ; qu’importe ? les poètes sont frères. Ces vers croient ; ils aiment ; ils espèrent : c’est tout.

Cher maître, à moi : levez-moi un peu : je suis jeune : tendez-moi la main…« 

                                

La rébellion et le désir de liberté

La lettre à Georges Izambard du 2 novembre 1870 montre un Rimbaud en pleine révolte contre la « platitude, » la « mauvaiseté, » et la « grisaille » de son environnement. Il y exprime son désir viscéral de « liberté libre, » qui entre en conflit avec ses obligations et ses attachements. Le dilemme « je suis resté !  je suis resté ! – et je voudrai repartir encore bien des fois » traduit la tension entre sa soif d’évasion et son attachement, qu’il justifie par le besoin de « mériter votre affection. » Cette lettre préfigure son départ et sa vie errante, tout en soulignant la force de son tempérament rebelle.

« À Georges Izambard, Charleville le 2 novembre 1870

Monsieur,

Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer la liberté libre, et… un tas de choses que « ça fait pitié, » n’est-ce pas ? – Je devais repartir aujourd’hui même ; je le pouvais : j’étais vêtu de neuf, j’aurais vendu ma montre, et vive la liberté ! – Donc je suis resté ! je suis resté ! – et je voudrai repartir encore bien des fois – Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches et sortons ! – Mais je resterai, je resterai. Je n’ai pas promis cela. Mais je le ferai pour mériter votre affection : vous me l’avez dit. Je la mériterai. »

 

rimbaud voyageur

 

La théorie du « Voyant »

Les lettres à Izambard et à Paul Demeny de mai 1871 sont les plus célèbres, car elles exposent la théorie poétique révolutionnaire de Rimbaud. Il rejette la notion d’un moi conscient et pensant (« C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. – Pardon du jeu de mots. – Je est un autre. »). Cette formule célèbre suggère que le poète n’est pas le maître de son inspiration, mais plutôt un réceptacle à travers lequel s’expriment des forces plus grandes.

Pour devenir « Voyant, » le poète doit s’engager dans un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. » Il ne s’agit pas d’une simple folie, mais d’une méthode consciente et volontaire visant à atteindre l’inconnu, à explorer toutes les « formes d’amour, de souffrance, de folie » pour en extraire des « quintessences. »

« À Georges Izambard Charleville, mai 1871

Cher Monsieur

Maintenant je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. – Pardon du jeu de mots. – Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et Nargue Aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait ! Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours. – Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée. »

 

« À Paul Demeny Charleville, 15 mai 1871

Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde.

Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. »

Conclusion

Ces lettres marquent un tournant crucial dans l’histoire de la poésie moderne. Elles posent les bases d’une esthétique de la subversion où le poète n’est plus un simple artisan du vers, mais un explorateur des limites de la conscience et du langage. C’est la fin de la poésie lyrique de jeunesse et le début d’une expérimentation radicale qui influencera profondément le symbolisme et le surréalisme.

Réference :

Jean luc Steinmetz : je ne suis pas venu ici pour être heureux, corresponance de Rimbaud, Flammarion, 2015


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