Paul Gauguin (1848-1903) est une figure majeure de la fin du XIXe siècle dont l’héritage est aujourd’hui tiraillé entre la célébration de son génie artistique et le questionnement critique sur ses appropriations culturelles et son rôle dans le contexte colonial. Cet européen, initialement alourdi par ses idées occidentales et ses préjugés, a connu une évolution personnelle et artistique profonde, devenant un nouveau peintre et, finalement, un défenseur de la culture locale.

De Impressionnisme à l’Art Total

Gauguin a profondément bouleversé la peinture occidentale. Son parcours est marqué par une constante recherche d’un art plus authentique et symbolique.

Débuts impressionnistes : Influencé par Pissarro et Monet, il commence par peindre « sur le motif », avec des touches rapides et une palette claire.

Rupture de Pont-Aven (Bretagne) : Il développe le cloisonnisme et le synthétisme : aplats de couleurs vives, contours marqués et simplification des formes. Il y cherche un monde « authentique » loin de la modernité industrielle.

Apogée à Tahiti et aux Marquises : Il radicalise sa recherche. Sa peinture utilise des couleurs intenses et des compositions symboliques, mêlant mythes polynésiens et chrétiens. Elle exprime une vision intérieure plutôt qu’une réalité observée.

Innovations techniques : Il ignore la perspective traditionnelle au profit d’une perspective multipoint, déforme les échelles et utilise la couleur de manière expressive et symbolique (sable rose, montagnes rouges).

Héritage moderne : Son style synthétique et conceptuel a ouvert la voie au Fauvisme (Matisse) et à l’Expressionnisme (Munch). Son chef-d’œuvre « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » (1897) incarne cette quête d’un art total : philosophique, spirituel et décoratif.

La conversation-Gauguin
La conversation-Gauguin

 

 Gauguin Écrivain : Textes et Construction d’un Mythe

Gauguin était aussi un praticien littéraire. Son œuvre écrite, multiforme, est essentielle pour comprendre sa démarche et la construction de son personnage. Une pratique indissociable de la peinture : Bien qu’il affirmât « Je ne suis pas un écrivain », ses textes (récits de voyage, critiques, journaux) participent à sa quête d’un art total, mêlant texte et image.

« Noa Noa » (1893-1897) : Construction littéraire vs. témoignage :

  1. Présenté comme le journal de son premier séjour à Tahiti, ce récit est aujourd’hui considéré comme une construction littéraire bien plus qu’un témoignage factuel.
  2. Gauguin y mêle réalité et fiction, empruntant à des récits antérieurs pour façonner une vision idéalisée et fantasmée de Tahiti.
  3. Écrit en collaboration avec le poète symboliste Charles Morice, il oppose la France « civilisée » à la Polynésie « primitive ».

Il cultive une écriture hachée et apparemment naïve pour correspondre à l’image de l’artiste « sauvage » qu’il souhaitait incarner, en rupture avec les conventions européennes.

« Le Sourire » : Satire et critique : De 1899 à 1900, il crée à Tahiti un journal satirique pour critiquer férocement l’administration coloniale, les missionnaires et les normes sociales européennes, expérimentant avec des mélanges de prose, poésie et dessins.

 

 

Contradictions d’un Personnage Complexe

La figure de Gauguin est pleine de paradoxes, source de débats historiographiques intenses. Une personnalité ambivalente : Décrit comme narcissique et arrogant, il était aussi perçu comme généreux et gentil par certains proches (analyse de l’historien Nicholas Thomas).

L’éclectique vs. le « sauvage » : Camille Pissarro qualifiait son art d’« art de marin », soulignant qu’il « pillait » des influences de partout (art océanien, japonais, médiéval). « . Le paradoxe colonial : Il dénonçait les effets de la colonisation sur la culture tahitienne. Pourtant, son approche relève souvent du fantasme sur une culture polynésienne « authentique » déjà profondément transformée par la colonisation. Il se présentait comme un « sauvage » tout en utilisant des références littéraires sophistiquées (Baudelaire, Verlaine) et en collaborant avec l’avant-garde parisienne.

 

Évolution et prise de conscience :

Un manuscrit révélateur (2020) : Un manuscrit écrit à la fin de sa vie aux Marquises offre un nouvel éclairage. Contre l’image du colonialiste, il y dénonce l’injustice et la corruption de l’administration coloniale, défend une baisse des impôts pour les populations locales, prône l’égalité des femmes et critique l’Église qui dévalorise les croyances locales.

Les documents disponibles révèlent une évolution : de l’Européen naïf et préjugé, il est devenu un défenseur du monde polynésien qu’il a fini par aimer et choisir comme dernière demeure.

Son héritage vit désormais autant dans les musées que dans les réinterprétations critiques des artistes contemporains de l’Océanie et de la Polynésie ,  ces cultures qu’il a contribué à mettre en lumière, tout en les fantasmant.

Références :

Nicolas Thomas: Gauguin and polynesia,  bloomsbury, London, 2024

Sue Prideaux: life of Paul Gauguin, faber & faber, London, 2024

 

 


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