Au cœur de cette réflexion se trouve la Vue de Delft, peinte par Johannes Vermeer entre 1660 et 1661. Ce tableau, une vue panoramique de la ville, se distingue par une atmosphère de calme et de sérénité.
Vermeer y déploie sa maîtrise incomparable de la lumière et de l’ombre. Il utilise des couches de couleurs complexes et une palette limitée pour créer une unité harmonieuse. Le ciel, occupant les trois quarts de la toile, joue un rôle essentiel, éclairant la ville et ses reflets sur l’eau argentée.
Pour Marcel Proust, Vermeer était plus qu’un simple peintre. Il était un idéal artistique. Le romancier a fait de ce tableau un élément central de son œuvre, dans « La Prisonnière », le cinquième volume de la Recherche du temps perdu. Dans ce passage, Proust met en scène Bergotte, un écrivain fictif et double littéraire de l’auteur, qui, malgré la maladie, se rend à une exposition pour revoir ce chef-d’œuvre.
La révélation du « petit pan de mur jaune »
Devant la Vue de Delft, Bergotte est soudainement frappé par la perfection d’un détail qu’il n’avait jamais remarqué auparavant. Un » petit pan de mur jaune ». Ce détail insignifiant, qu’un critique d’art avait décrit comme une « précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffisait à elle-même », devient pour Bergotte une révélation. Il compare la perfection de ce détail à sa propre écriture et se lamente de l’imperfection de son œuvre. Bergotte murmure : « C’est ainsi que j’aurais dû écrire. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. »
Ce moment de contemplation est le dernier de la vie de Bergotte. Submergé par l’émotion et la maladie, il s’effondre et meurt devant le tableau. La fulgurance de la beauté picturale devient ainsi le prélude à sa propre fin, soulignant le lien intime entre l’art, la maladie et la mort.
Proust et la philosophie de Wittgenstein
Le passage de Bergotte peut être analysé à travers le prisme de la philosophie de Ludwig Wittgenstein, notamment sa distinction entre ce qui peut être « dit » (exprimé par le langage) et ce qui ne peut être que « montré » (expérimenté directement). Dans son Tractatus Logico-Philosophicus, Wittgenstein postule que:
la beauté d’une œuvre d’art est indicible et doit être expérimentée directement par le spectateur. |
Le « petit pan de mur jaune » de Proust illustre cette idée : il n’est pas décrit pour être compris, mais pour être ressenti. C’est l’expérience esthétique, au-delà des mots, qui bouleverse Bergotte.
Plus tard, dans ses Recherches philosophiques, Wittgenstein développe l’idée des « jeux de langage », où le sens des expressions esthétiques dépend de leur usage dans des contextes culturels et sociaux.
| Le « petit pan de mur jaune » s’inscrit dans cette vision. Il devient un symbole de la vérité artistique « invisible » qui est à la fois « montrée » par l’artiste et interprétée par le spectateur selon ses propres expériences et son vécu. |
La technique de Vermeer et la narration de Proust convergent pour affirmer qu’une expérience esthétique profonde va au-delà de la simple observation.

La mort de l’artiste et l’immortalité de l’œuvre
La mort de Bergotte devant le tableau de Vermeer est plus qu’une simple fin tragique. Proust suggère que, si le corps de l’artiste est mortel, son œuvre peut atteindre une forme d’immortalité. Les livres de Bergotte sont décrits comme veillant « comme des anges aux ailes éployées et semblaient… le symbole de sa résurrection ».
Pour Proust, le véritable art offre un chemin vers l’éternité, thème central et récurrent tout au long d’ À la recherche du temps perdu.
| Cet instant sublime illustre comment l’art peut transcender la vie, révéler à l’individu sa propre vérité, même au seuil de la mort. |
L’art peut « transcender la vie et révéler à l’individu sa propre vérité ».


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